L’intelligence artificielle (IA) grand public est aujourd’hui coincée entre un gratuit très limité et des abonnements mensuels qui s’accumulent. Cette start-up IA française explore une troisième voie. Contourner les abonnements en misant sur la publicité discrète pour financer une IA sans limites ni inscription.
L’accès grand public à l’intelligence artificielle est largement contraint. ChatGPT et consorts imposent des quotas stricts sur le gratuit, avant de pousser vers un abonnement payant. Cette mécanique, devenue standard chez les leaders, génère une frustration croissante chez les utilisateurs réguliers qui refusent de multiplier les souscriptions.
C’est dans ce paysage saturé que Pascal Giorgetti, ancien cadre de la communication et du luxe parisien, a choisi de bifurquer radicalement. Après dix ans dans cet univers, il quitte Paris pendant la période covid et se lance dans l’entrepreneuriat. Il lance Yiaho, qui propose un accès illimité et gratuit aux meilleurs modèles du moment. Cette plateforme IA est financée exclusivement par une publicité non intrusive.
Le ras-le-bol des limites et des abonnements
Le marché de l’IA conversationnelle et générative est aujourd’hui structuré autour d’une double stratégie. Un accès gratuit très restreint et un abonnement premium qui débloque la puissance réelle.
Chez OpenAI, les utilisateurs gratuits sont limités à quelques messages par heure sur les modèles les plus récents. xAI applique des quotas similaires sur Grok. Google restreint sévèrement Gemini dans sa version gratuite avec des caps sur les RPM/TPM. Anthropic bride Claude de la même manière.
Pour un usage professionnel léger, il faut souvent souscrire – et parfois à plusieurs services pour couvrir les forces respectives de chaque modèle. Cette logique crée une forme de fatigue économique. « Les gens saturent de mails dans leurs newsletters, ils saturent d’abonnements en tous genres. On a un abonnement Netflix, pour la salle de sport, on a un milliard d’abonnements pour tout et n’importe quoi », explique Pascal Giorgetti.
L’ajout systématique d’un abonnement IA est perçu comme une taxe supplémentaire sur l’innovation.
Parallèlement, les géants eux-mêmes subissent des pertes massives sur leur free tier. Les coûts d’inférence explosent avec l’adoption massive, tandis que seule une minorité d’utilisateurs passe au payant.
Pascal Giorgetti, lui, a anticipé ce virage dès 2022. « Je trouvais que c’était frustrant. L’idée vient de là. Yiaho, c’est l’anti-abonnement. […] L’idée, c’est de ne pas prendre un euro des utilisateurs, mais une monétisation assumée par la publicité. »
L’anti-abonnement par la publicité
Le modèle défendu par Pascal Giorgetti est simple dans son principe. Les revenus proviennent exclusivement de la publicité display, placée de manière non intrusive.
« Il y a un encart publicitaire qu’on peut réduire. Sur l’écran, on peut tout à fait utiliser l’IA sans voir aucune publicité. », explique-t-il. Aucune donnée personnelle n’est requise pour monétiser : pas de tracking comportemental invasif, pas de profilage publicitaire basé sur les prompts.
Ce choix s’oppose frontalement à la norme actuelle du marché. Chez les grands mastodontes, par exemple, le passage au payant intervient souvent après 10 à 50 interactions selon les modèles et les heures de pointe.
Selon le PDG de Yiaho, ce modèle n’est pas une anomalie mais une préfiguration. Les pertes colossales des free tiers chez OpenAI, Google et xAI pourraient pousser les géants à généraliser la publicité contextuelle ou sponsorisée dans les mois ou années à venir.
Le PDG d’OpenAI, Sam Altman, a plusieurs fois évoqué l’intégration de la publicité dans ChatGPT. Et depuis janvier 2026, la société a commencé à tester des ads dans l’interface pour les utilisateurs free et Go tier. Un revirement par rapport à ses déclarations antérieures où il qualifiait la pub de « last resort ».
« C’est un petit peu un business model qui va arriver très bientôt, que ce soit pour toutes les IA. […] Donc, je pense que Yiaho a juste un petit peu d’avance sur le business model. Et l’IA sera forcément totalement gratuite très bientôt pour tout le monde », estime Pascal.
Sans compte, sans trace
L’un des choix les plus radicaux de Pascal Giorgetti est l’absence totale d’inscription. Pas d’email, pas de nom, pas de mot de passe.
L’utilisateur arrive sur la page, saisit son prompt, obtient sa réponse et repart. Les conversations ne sont pas sauvegardées côté serveur ; aucune trace n’est conservée.
« Les gens veulent du totalement gratuit et illimité, sans frein, sans inscription, de manière anonyme. C’est-à-dire qu’à partir du moment où vous n’avez pas d’inscription, vous ne rentrez pas votre nom et votre prénom. Vous ne rentrez pas votre adresse mail, vous rentrez sur le site, vous dites ce que vous voulez à l’IA, sans sauvegarder vos conversations. Elle ne sait pas qui vous êtes, et vous repartez du site, on va dire, incognito », explique Pascal Giorgetti.
Cette philosophie s’inscrit dans une réaction plus large à la saturation numérique. Une fatigue des newsletters, des comptes multiples, des consentements RGPD à répétition, des relances par email. Un outil IA qui ne demande rien en échange – ni identité, ni données, ni abonnement – répond à un besoin de fluidité et d’anonymat.
Les grands acteurs américains, eux, conservent les historiques pour améliorer les modèles et parfois pour la publicité ciblée. D’autre part, des plateformes chinoises comme DeepSeek sont même accusées de transferts massifs de données. L’approche de Yiaho se rapproche davantage d’une logique Wikipédia.
Agilité API, un compromis pragmatique
Cette stratégie de IA anti-abonnement se double d’un hébergement du service en France. La plateforme étant immatriculée localement, Elle soumet donc l’ensemble des revenus publicitaires à la fiscalité française (TVA, impôt sur les sociétés).
Les flux financiers restent sur le territoire, participent à l’économie française. Même si les modèles sous-jacents (GPT, Gemini, Claude, Grok…) sont américains, l’infrastructure et la monétisation sont ancrées localement.
Et plutôt que de développer ses propres modèles – un chemin coûteux et risqué –, Pascal Giorgetti a choisi la voie de l’agrégation. «On n’est pas une plateforme comme Mistral en France, qui fait ses propres modèles de langage. Dans les benchmarks, elle peut se retrouver en dessous de Gemini ou de ChatGPT », précise-t-il.
Le principe est de connecter les meilleures API disponibles au jour le jour. « Demain, un ChatGPT peut sortir le meilleur modèle de langage du monde. Nous, on n’a aucun complexe, on va le donner gratuitement aux utilisateurs.. » Lorsque Gemini surpasse GPT en génération d’images, le basculement se fait rapidement.
Cette stratégie offre une grande agilité. Nul besoin d’une équipe de recherche massive, pas de retard technologique structurel. La plateforme reste « à la page » tant que les API tierces progressent.
Toutefois, cette approche comporte aussi des vulnérabilités. Toute hausse tarifaire des API (OpenAI, Google, Anthropic, xAI…) impacte directement les marges.
Une restriction d’accès ou une exclusivité imposée par un fournisseur pourrait fragiliser l’offre. Pascal Giorgetti assume cette dépendance comme un choix délibéré. Plutôt que de concurrencer les géants sur leur terrain, il préfère surfer sur leurs avancées en les rendant accessibles gratuitement et sans couture.
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