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Tech Innovators | Laurent Cligny (CTO, Astuvet)

itw-it- Laurent Cligny

Dans le cadre de notre dossier « Tech Innovators: À la découverte des esprits visionnaires de l’informatique », Laurent Cligny (CTO chez Astuvet by Astucorp) a accepté de faire un point sur l’année écoulée et sur les grands enjeux du secteur de l’IT.

Intelligence-Artificielle.Com : Quelles sont les dernières tendances et innovations dans le domaine de l’IT qui ont retenu votre attention récemment ?

Laurent Cligny : L’explosion des Large Language Model et leur évolution vers le multimodal, ainsi que le fait de pouvoir faire tourner des inférences de modèles de plus en plus gros sur du commodity hardware, sans trop sacrifier la qualité de la génération. Les agents autonomes et les nombreux articles de recherche visant à réduire les coûts d’inférence et de fine-tuning vont permettre à un public de plus en plus large au sein des DSI de mettre en place leur IA interne répondant à leurs besoins, sans avoir à entraîner eux-mêmes un tel modèle de zéro, donc sans avoir un budget de plusieurs millions d’euros pour se faire. Toutes ces innovations très rapides et les écosystèmes de helpers (comme langchain par exemple) permettent de mettre les LLM dans les mains d’experts d’autres domaines que l’IA pure, d’où découlent des usages totalement nouveaux.

Quels sont les domaines où l’intelligence artificielle (IA) et l’apprentissage automatique (Machine Learning) ont le plus d’impact aujourd’hui selon vous ?

Les métiers de création de contenus textuels (pour les LLM) et les métiers de la création graphique doivent prendre le parti d’utiliser ces nouveaux outils et en tirer le plus profit, soit pour un gain de temps non négligeable, soit pour se réinventer et pousser les limites de leur art. L’aide au développement informatique, moins spectaculaire pour le moment, est selon moi le prochain domaine à surveiller de près, surtout avec les LLM qui sont capables de trouver les ressources externes nécessaires au besoin, et peuvent s’auto-corriger par essai/erreur, puis se fine-tuner lorsque la solution générée fonctionne.

Comment la transformation numérique a-t-elle évolué et quelles sont les principales stratégies et défis auxquels les entreprises sont confrontées lorsqu’elles se lancent dans ce processus ?

Ce n’est plus seulement la loi de Moore (qui est toujours vraie grâce à la puissance des GPUs) qui est à prendre en compte, il faut aussi compter et se renseigner sur certaines technologies qui paraissent hors sujet aujourd’hui pour certains usages, comme la blockchain qui n’est pas seulement une solution pour faire de la cryptomonnaie ou des NFT, mais peut servir à garantir l’authenticité des données à très large échelle, ce qui donne une garantie à l’utilisateur final sur le respect de ses données. Et on l’a vu récemment avec le machine learning et l’IA en général, qui sont des concepts assez anciens, formalisés depuis longtemps, mais qui étaient jusque là comme « bloqués » par le manque de puissance de calcul nécessaire pour vraiment les exploiter et les faire évoluer. Au fond, c’est un concept de l’IT qui est lui aussi ancien, utiliser la technologie qui sied le mieux pour résoudre les problématiques rencontrées, mais surtout être créatif dans l’usage de ses technologies.

Quelles sont les compétences et les connaissances clés que les professionnels de l’IT doivent acquérir pour rester pertinents dans ce paysage technologique en constante évolution ?

Travailler dans l’IT c’est travailler dans un domaine en perpétuel mouvement, et ceux qui durent savent qu’ils doivent admettre que ce qu’ils maîtrisent aujourd’hui, sera probablement obsolète demain. Il faut donc savoir apprendre un autre langage de programmation quand il le faut, un autre framework quand c’est nécessaire, gérer un cloud lorsque c’est pertinent, adapter les méthodes utilisées par les équipes pour être plus efficient, et avoir la curiosité de s’intéresser, même de loin, à des domaines qui semblent éloignés de sa propre spécialité, car, ces domaines peuvent vous révéler des façons de gérer totalement différemment une problématique, à condition de penser hors des sentiers battus.

Quelles sont les meilleures pratiques pour favoriser une culture d’innovation au sein des organisations et encourager la collaboration entre les équipes techniques et métiers ?

Il faut absolument éviter la verticalité des décisions sur le « comment » on peut faire les choses, chaque membre de l’organisation à un background différent, une manière de penser différente, et surtout ce sont les personnes les plus proches du terrain qui peuvent proposer la meilleure solution à un besoin d’innovation. Une bonne collaboration entre équipes techniques et métiers passe par une bonne communication, poser des questions sur le « pourquoi », challenger le besoin métier exprimé pour découvrir où se trouve la vraie valeur ajoutée attendue, et parler le même langage que son interlocuteur. On n’utilise pas de termes techniques pour expliquer quelque chose à une autre équipe métier, tout peut s’expliquer avec des mots simples, et plus c’est simple, mieux c’est. En résumer, laisser le « pourquoi » aux décideurs, et le « comment » aux équipes chargées de l’implémentation. Un profil de manager technique avec une appétence business (où l’inverse) peut beaucoup aider à la fluidité et à la clarté afin que tout le monde pousse dans le même sens.

Comment les gouvernements et les organismes réglementaires peuvent-ils soutenir l’innovation dans le domaine de l’IT et créer un environnement propice à l’adoption de nouvelles technologies ?

Il faut évidemment des moyens humains et financiers, mais surtout de la liberté. Il faut que la recherche ne soit pas cantonnée à des champs qui « rapportent » à court terme, il faut éviter de vouloir à tout prix réguler avant de soutenir des initiatives potentiellement révolutionnaires. Le plus grand foisonnement d’innovation dans l’IT est le mouvement Open Source et Libre, on le voit encore aujourd’hui avec les LLM à licence Libre que ce sont appropriés un nombre incroyable de hobbyistes extrêmement talentueux et, après tout, l’immense majorité du web tourne aujourd’hui grâce à ce que ce mouvement à créé ces trente dernières années.

Quels sont les défis éthiques et les questions de responsabilité liés à l’adoption de technologies émergentes et comment les aborder de manière responsable ?

Les défis sont immenses, car trop souvent la rentabilité financière prime sur le respect des données des utilisateurs, mais les solutions proposées pour y remédier sont souvent contre-productives, car dictées par des organisations trop éloignées de la réalité du terrain. L’obligation du consentement des cookies de navigation a-t-elle changé autre chose que seulement ennuyer les utilisateurs finaux ? La réponse est non, mais quelque chose a été fait, même si inefficace et ayant coûté beaucoup d’argent aux entreprises moyennes pour se mettre en règle avec la loi, pendant ce temps les GAFAM continuent à faire ce qu’ils veulent, c’est juste qu’ils le font de manière moins visible.

Le problème de la confidentialité des données est structurel, car Internet est basé sur des technologies nées il y a fort longtemps, sans que ces questions aient été anticipées. Après tout, les universitaires qui ont créé ces fondements étaient, et sont toujours aujourd’hui, adeptes du partage du savoir, et n’imaginaient pas alors que des sociétés gargantuesques allaient faire de l’argent avec les données de comportement des utilisateurs finaux.

Le problème étant donc structurel, la solution doit l’être tout autant, que ce soit l’utopie d’un Internet décentralisé, le chiffrement de bout en bout (que tout gouvernement voit d’un mauvais œil, car cela lui fait perdre du contrôle), ou un hypothétique futur protocole de communication utilisant la blockchain pour garantir l’authenticité et la confidentialité des données en transit.

Un exemple frappant est visible en ce moment même, OpenAI, qui était au début un projet ayant la volonté de rester Open Source, à changé de modèle, et a attendu de frapper un grand coup, faisant fi de la provenance des données d’entraînement ayant servi à construire son modèle phare, et fait maintenant le tour du monde pour demander aux gouvernements de légiférer pour éviter qu’un autre concurrent sérieux puisse faire ce qu’ils ont fait eux-mêmes.

 

Propos recueillis par Mathilde Flory.

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