L’intelligence artificielle, loin de simplifier les processus, se révèle être un catalyseur inattendu de complexification et d’augmentation du volume des tâches pour les entreprises, imposant à l’humain une responsabilité accrue face aux outputs de machines dénuées de discernement éthique.
Xavier Bézio, dirigeant des activités temporaires de Morgan Philips Group France, dont le management de transition, le freelance et l’intérim spécialisé, partage ici les résultats éclairants d’une étude menée par son groupe. Il décrypte les enjeux insoupçonnés de l’intégration de l’IA dans les organisations, loin des promesses initiales de simplification. Cette interview explore les adaptations nécessaires des compétences et des structures pour évoluer dans cette ère nouvelle.
L’IA, une fausse promesse de simplification ?
intelligence-artificielle.com : L’intelligence artificielle était censée simplifier les processus et faire gagner du temps. Or, votre étude révèle plutôt une augmentation en volume et en complexité des tâches. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Xavier Bézio : C’est une observation fondamentale. L’IA fait bien sûr gagner du temps sur l’exécution, mais elle crée surtout de nouvelles responsabilités. Nos répondants sont très clairs sur le sujet : 48,5 % des tâches sont devenues beaucoup plus complexes ou plus complexes et 46,5 % ont augmenté en volume. Cela signifie que si l’on produit plus vite, il faut désormais vérifier, arbitrer, sécuriser et contextualiser davantage.
Le déplacement de la charge de travail et la responsabilité vers l’humain
intelligence-artificielle.com : Quels sont les mécanismes qui expliquent ce déplacement de la charge de travail et cette exigence de responsabilité accrue pour l’humain ?
Xavier Bézio : Le point crucial est que l’IA propose des réponses mais quelque part elle n’a pas et elle n’assume pas les conséquences de ce qu’elle propose. Les collaborateurs, dans toutes les organisations, doivent donc contrôler la fiabilité des informations produites par l’IA, détecter les biais, protéger les données et décider quand suivre ou non une recommandation. L’IA amène une suggestion, c’est à l’humain de juger de sa faisabilité et des conséquences. L’IA projette sur les collaborateurs une série d’obligations inédites : vérifier la pertinence des informations produites, détecter les biais algorithmiques potentiels, assurer la protection des données manipulées et, in fine, statuer sur l’opportunité de suivre ou non une recommandation.
Les risques de l’absence de supervision humaine
intelligence-artificielle.com : Au-delà du déplacement de charge, quels sont les enjeux de conformité et les risques concrets pour les entreprises si cette supervision humaine fait défaut ?
Xavier Bézio : L’absence de supervision humaine rigoureuse expose les organisations à des risques majeurs. Cela peut aller de décisions fondées sur des informations erronées ou biaisées, à des atteintes à l’intégrité des données, sans parler de la non-conformité avec des réglementations existantes ou à venir, concernant la transparence des algorithmes, la responsabilité civile ou la protection des données personnelles. La perception de l’IA comme un « oracle technologique » et la tentation de prendre ses propositions pour argent comptant représente un risque majeur de perte de contrôle opérationnel et stratégique. Le discernement humain est la seule boussole capable de contextualiser les réponses de l’IA et d’évaluer leurs implications à long terme.
Marketing et communication : un champ d’expérimentation de la transformation
intelligence-artificielle.com : Les fonctions marketing et communication semblent être particulièrement touchées par ces transformations. Que se passe-t-il dans ces métiers ?
Xavier Bézio : Notre étude montre que 70 % des décideurs estiment que les fonctions marketing et communication sont les plus exposées à l’IA et à la transformation des métiers. Pour cause, l’IA permet de produire plus de contenu et plus rapidement, mais la valeur des professionnels se déplace. Elle ne réside plus dans la production brute, mais vers la cohérence de la marque, le contrôle qualité, la créativité distinctive et la pertinence stratégique. Cette transformation est visible dans tous les secteurs tertiaires, où la capacité à se démarquer par la créativité devient la valeur clé.
La pensée critique et l’intelligence émotionnelle, soft skills humain de demain
intelligence-artificielle.com : Face à ces nouvelles responsabilités, quelles sont les compétences humaines qui deviennent primordiales ?
Xavier Bézio : C’est là que l’humain reprend toute sa place. Et que pour 94 % des répondants, la pensée critique arrive en tête des compétences prioritaires nécessaires aux salariés demain dans les organisations pour travailler avec l’IA. L’intelligence émotionnelle est la deuxième compétence la plus recherchée, avec 87 % des répondants. Ces compétences sont essentielles car l’IA, si elle peut produire du contenu ou des analyses, ne peut créer ni la confiance, ni l’adhésion, ni la coopération. Ces enjeux humains prennent de plus en plus de valeur.
La révolution du recrutement et des profils hybrides intelligence artificielle
intelligence-artificielle.com : Comment le recrutement des profils hybrides va-t-il évoluer pour identifier ces qualités essentielles comme la pensée critique face à l’intelligence artificielle ?
Xavier Bézio : C’est une excellente question, car cela touche l’avenir même du recrutement. La pensée critique ne s’évalue pas avec des entretiens classiques. Elle se mesure bien mieux en mise en situation, en confrontant les candidats à un cas concret, par exemple une recommandation brute ou incomplète produite par l’IA. Ce qui nous intéresse n’est pas tant la réponse finale que le raisonnement.
Chez Morgan Philips Group France, nous développons nos activités de « talent consulting », qui s’appuient sur la psychologie du travail et des tests scientifiques pour une cartographie robuste des profils, y compris pour les « cols bleus ». L’objectif n’est plus seulement d’accéder au talent, mais de disposer de la bonne compétence, au bon moment.
La formation interne, pilier de l’adaptation des entreprises
intelligence-artificielle.com : Les entreprises vont-elles devoir remplacer massivement leurs équipes, ou la formation interne est-elle la voie privilégiée ?
Xavier Bézio : L’immense majorité des organisations privilégient le développement de leurs talents existants plutôt que le remplacement. 89% des entreprises optent pour la formation interne.
Neuf familles de métiers sur dix sont impactées par ce besoin de transformation des compétences. Seule la famille IT/Digital semble pour l’instant épargnée, ayant déjà l’habitude des évolutions rapides. L’entreprise ne pense pas en termes de remplacement systématique, mais d’évolution des postes et d’accompagnement des salariés. La transformation des compétences existantes par la formation interne sera la principale réponse au défi de l’IA.
Management de transition et freelancing : des éclaireurs sans biais
intelligence-artificielle.com : Quel rôle le management de transition et le freelancing peuvent-ils jouer face à la pénurie de ces profils dotés de soft skills ?
Xavier Bézio : Ces profils sont par nature déjà agiles et adaptés aux changements. Un manager de transition ou un freelance a l’habitude de passer de mission en mission, de société en société, et renouvelle très régulièrement ses offres. Ils savent que la vérité d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier. De plus, ils ne se contentent pas de mettre en place un outil ; ils challengent les résultats, vérifient les hypothèses, identifient les risques et garantissent la cohérence des décisions avec la stratégie. Enfin, ils apportent ce discernement humain que l’IA ne possède pas. Ces profils, par leur nature, sont dénués de biais internes. Ce qui leur permet d’agir en véritables éclaireurs et de challenger les outputs de l’IA sans contrainte hiérarchique ou politique. Pour avancer plus rapidement, ils permettent aux entreprises d’accélérer leur transformation.
La mutation académique et l’hybridation contractuelle
intelligence-artificielle.com : Comment anticipez-vous l’évolution des formations académiques et des formats contractuels pour préparer ces nouvelles générations de travailleurs ?
Xavier Bézio : Il est impératif de repenser les cursus vers une refonte des formations académiques. En s’éloignant des études ultra-spécialisées, on réintègre des disciplines qui favorisent la pensée critique et la capacité d’analyse transversale, comme la philosophie, l’histoire ou la géographie. L’ultra-spécialisation technique ne sera plus une réelle plus-value. Sur le plan contractuel, on va vers une hybridation des formats contractuels. Les entreprises conserveront un cœur de compétences stratégiques en CDI. Cepednant, ils s’appuieront davantage sur des experts externes en freelance ou management de transition. Les cycles économiques de plus en plus courts accentuent la nécessité d’une hybridation contractuelle. L’objectif n’est plus seulement d’accéder au talent, mais d’accéder aux bonnes compétences au bon moment.
Disparités géographiques face à l’IA et aux soft skills
intelligence-artificielle.com : Vous êtes présents à travers quatre continents. Observez-vous des disparités géographiques dans l’adoption de l’IA et la valorisation de ces soft skills ?
Xavier Bézio : C’est un phénomène mondial, mais avec des vitesses différentes. L’IA progresse plus rapidement dans certaines zones, comme l’Asie, où l’on trouve déjà de vrais experts. Toutefois, l’anticipation de l’intégration des soft skills varie. L’Asie semble pour l’instant moins prompte que l’Europe ou les États-Unis sur ce point, même si les classements PISA montrent leur excellence en mathématiques et maîtrise linguistique, des éléments qui élèvent la pensée critique. La prise de conscience est universelle, et tous les continents devront s’adapter, y compris en réformant les systèmes éducatifs.
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