Pour renforcer l’indépendance numérique de l’Europe, la Commission européenne a publié son « paquet souveraineté » numérique le 3 juin 2026 dernier. Ces propositions reconnaissent la dépendance du continent vis-à-vis des géants technologiques américains. Pourtant, à y regarder de plus près, elles reproduisent largement la vision de l’intelligence artificielle portée par la Silicon Valley et soutenue par l’administration Trump.
Le cas de Beteti Hohler illustre les risques concrets de cette dépendance numérique. Cette juge slovène de la Cour pénale internationale, qui réside aux Pays-Bas, a perdu l’accès à tous ses services américains du jour au lendemain. Elle ne pouvait plus se connecter à ses comptes Apple, Amazon, Visa, PayPal. Elle a été sanctionnée par l’administration Trump en raison de ses fonctions.Elle vit désormais dans une « incertitude constante », a-t-elle déclaré.
Une dépendance technologique qui dépasse le simple enjeu économique
Selon les données citées par la Commission européenne, l’UE dépend de pays tiers pour plus de 80 % de sa technologie et pour 70 % de son cloud. Cette dépendance n’est plus seulement économique. Elle est devenue une menace directe pour la sécurité du continent.
Elon Musk a ainsi utilisé X (anciennement Twitter) et le réseau satellitaire Starlink pour interférer dans le débat public européen. Il a aussi influencé la guerre en Ukraine, indique le journal britannique The Guardian. Par ailleurs, le gouvernement américain a ordonné à Anthropic de restreindre l’accès de ressortissants étrangers à ses outils d’IA pour des raisons de sécurité nationale, selon toujours les publications du média britannique.
Le Cloud and AI Development Act peut-il vraiment exclure les géants américains ?
Non. La Commission européenne présente le Cloud and AI Development Act (Cada) comme la pièce centrale de son paquet. Ce texte prévoit un système de classement des fournisseurs de cloud qui gèrent des données publiques, dont Amazon Web Services, Microsoft Azure et le français OVHcloud en font partie.
En théorie, les données les plus sensibles seraient réservées aux fournisseurs souverains. En pratique, le niveau d’assurance le plus strict ne s’applique qu’à un segment très réduit des marchés publics cloud. L’application du Cada est de plus déléguée aux gouvernements nationaux. Or, plusieurs pays sont fortement incités à assouplir les règles pour attirer des investissements américains. Cela reproduit ainsi les lacunes d’application constatées avec le RGPD.
Des « zones d’accélération » qui pourraient renforcer les acteurs américains
Le CADA prévoit aussi la création de zones d’accélération des centres de données dans chaque État membre. Dans ces zones, les projets devront être approuvés en moins de 12 mois, avec des examens environnementaux allégés. Le texte n’inclut pourtant aucun critère sur la nationalité ou la taille des entreprises bénéficiaires.
Ces zones pourraient par conséquent profiter aux hyperscalers américains qui dominent déjà le marché européen, plutôt que de réduire leur emprise. Cette accélération soulève aussi des questions sur la transparence démocratique et l’impact environnemental. Elle se présente à un moment où l’opposition publique aux centres de données augmente partout en Europe.
L’Europe adopte-t-elle réellement une vision indépendante de l’intelligence artificielle ?
Non. Sur l’IA, la Commission reproduit la logique des grandes entreprises américaines et de l’administration Trump. Cela consiste à déployer l’IA le plus rapidement possible, quelles qu’en soient les conséquences. Elle ne fournit pas de preuves des bénéfices attendus et n’analyse pas les risques de façon critique.
Cette approche contraste avec la récente encyclique du pape Léo XIV sur l’IA, qui indique que le progrès technologique sans progrès éthique correspondant produit une “augmentation des moyens sans une croissance de l’humanité ». Tant que Bruxelles ne développe pas sa propre conception de ce que doit être l’indépendance numérique de l’Europe restera soumis aux décisions des autres plutôt qu’acteur de son propre avenir numérique.
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